« Reliqua desiderantur » : Benoît Méjean, en quête d’infini – Fisheye Magazine

Un petit livre mêlant étude énigmatique et photographies, Désiderantur Reliqua C’est une promenade au cœur des limbes de l’esprit de son auteur, Benoît Méjean. Dans un noir et blanc mélancolique, l’artiste exprime pleinement son besoin de travail, ses réflexions et interrogations, ses échecs et ses moments d’amour. Un article important qui fait l’éloge de sa passion pour la photographie, née immédiatement d’un événement tragique : le meurtre de sa sœur. Rencontrez un poète traversant les médiums pour avoir une bonne conversation.

Oeil de poisson : Qui es-tu, Benoît Méjean ?

Benoît Méjean : Pour la parodie Jeanne B de Gainsbourg, et rester dans le cadre du procès :
“Description des yeux bleus (au lieu de vert-gris-noisette selon la saison)
cheveux sel et poivre
Benoît M.
L’Europe pour la France
Homme.
Âge : entre 49 et 50 ans
étude d’art
Domicile où repose son âme”.

Mieux encore, j’habite Villejuif, j’ai deux enfants, je suis conférencier – pour des clubs, des musées, des documents – depuis dix ans. Avant, j’errais entre écrire, composer et traduire des poèmes, des chansons, des romans et des nouvelles qui n’étaient jamais terminées, des sons étranges. Langue improvisé…

Vous avez plusieurs casquettes. Qu’est-ce qui vous a amené à la photo ?

Et qu’est-ce qui m’a empêché de le faire ? Quand j’étais enfant, je me souviens avoir travaillé avec une grosse application sur certaines images avec un film et un film. Puis, quand j’ai déménagé – j’avais douze ans – pour garder ce lieu qui disparaissait en moi, j’ai capté les détails de ma chambre.

Plus tard, quand il s’agissait d’écrire, de chanter et de voyager, tout passait par le son, avec mépris ou dédain pour l’art : je m’interdisais de faire autre chose. Il y a une dizaine d’années, l’envie de faire une photo “pour de vrai” commençait à être envisagée, mais la question de la légitimité m’a arrêté. C’est, techniquement, je pense, ce n’est pas fait pour moi, c’est très difficile. Il y avait quelque chose de “mystérieux” que je n’ai compris que plus tard : ma sœur aînée était amoureuse d’un homme qui publiait un poème et une photo presque tous les jours sur un blog. Donc je ne peux pas faire pareil.

Qu’avez-vous décidé au final ?

Une nuit de décembre 2014, il s’est suicidé. La musique m’est devenue insupportable, le langage m’est devenu inconnu… L’art est devenu pour moi un sauveur. Je n’ai rien à perdre, de toute façon. Je peux me tremper une heure à genoux dans le froid pour regarder un papillon de 3 mm sembler venir vers moi ! J’avais besoin du silence que l’internaute m’a offert. Je prenais des photos en écoutant, fermant parfois les yeux…

Comment décririez-vous votre démarche ?

C’est un état mental et émotionnel. Parfois forcé, mais ça va mieux. Je me promène souvent avec mon appareil photo, sans avoir l’intention de prendre des photos. Parfois je m’empêche de prendre une photo parce que j’ai capté le sujet mille fois, alors je continue mon chemin, mais souvent, je me dispute avec lui, j’abandonne et je m’y remets. C’est une sorte d’appel. Quand je suis bien préparé, il y a quelque chose de similaire entre mon environnement et mon intérieur – une effervescence, un paradis qui peut durer 20 à 30 minutes… Et ça ne donne pas souvent des images à garder !

Comment le livre est né Désiderantur Reliqua ?

J’ai eu ce nom il y a une quinzaine d’années. j’ai lu le Apprendre à gérer ses émotions par Spinoza. Ce travail se termine par ces mots en latin : reliqua desiderantur, le reste a disparu. Je l’ai trouvé beau et mystérieux. Je suis allé rencontrer un poète, étudier la langue et traduire la Bible, Henri Meschonnic, dont j’ai terminé l’ouvrage. Spinoza, poème de la pensée. J’ai osé l’approcher pour lui témoigner ma gratitude. Naïvement, je lui ai demandé ce que Spinoza voulait dire par cette méthode. Il m’a répondu: « Mais il ne l’a pas écrit, c’était un mot de l’éditeur, ce qui veut dire que le travail n’est pas terminé ! », au lieu de me consoler “Allez, ne fais pas cette tête, tu as fait l’infini infini”. Je savais qu’un jour je ferais quelque chose avec ces mots.





De quoi est-ce fait?

Les photos ont été prises entre 2017 et 2021, dans de nombreux endroits, autour de chez moi lors de voyages. Ce n’est pas le lieu qui compte, mais le vide. Après m’être intéressé à tous les domaines des médias, j’ai réalisé que ce qui m’emportait, c’était le travail d’écrivain. En 2018, je m’inscris à Milk, une master class animée par Sabrina Biancuzzi et Ljubisa Danilovic. Ce fut une année de plénitude, beaucoup de reformation. Le parrain de cette saison est Julien Magre – une conférence pour ce livre. Mais pour en finir, d’autres solutions ont été prises, avec Fannie Escoulen, c’est-à-dire faire, perdre, refaire, essayer, être faible, tenir…

Votre livre est publié sous forme d’étude, qui mêle images et texte. Pourquoi avez-vous choisi cette histoire profonde ?

L’immersion est un mot parfait pour décrire ce que j’ai vécu en général. J’ai d’abord voulu m’inspirer des motets (une composition trouvée au 13serait siècle à une ou plusieurs voix, avec ou sans accompagnement musical, avec une lettre de correction). J’ai aussi enregistré, pour le test photographique, des extraits du rapport de police que j’ai reçu à la mort de ma sœur. Certains mots – il m’a fallu sept ans pour les relire à distance – m’ont vraiment saisi. J’étais de mauvaise humeur, tout comme celui qui était venu me chercher avant.

En lisant le passage “Sortons de la maison pour écrire ceci”, n’est plus un scandale, mais un poème et un aphorisme. Sans ce changement, je n’écrirais pas ce livre. J’ai pris ce mot très littéralement et pensivement. C’est mon affaire : écrire maintenant en quittant la maison. Une utopie subjective et non imposée. Alors j’ai décidé de jouer avec ces mots et ces images, selon la description et la méthode d’obscurcissement.

Diriez-vous que cette activité est thérapeutique ?

S’il s’agissait d’un médicament, je crois qu’il aurait lamentablement échoué. En fait, l’art-thérapie m’a aidé à traverser la dépression dans les premières années. Mais ce n’est pas un acte de deuil. C’est un acte du regard, et plus encore… Devant ces vies qui ne sont pas finies, il y a, je crois, un rejet qui ne peut pas être pleuré.

Tu nous emmènes dans un monde monochromatique, solitaire, mélancolique… Quelles émotions voulais-tu exprimer ?

Il ne fait aucun doute que je suis moi-même solitaire et mélancolique. Bien que monochrome, il faut que j’y réfléchisse… Le noir et blanc est une sorte d’interpénétration, de mélange, de nuances entre les aspects d’une même chose.

Je n’en ai aucune idée pour être honnête. Je fais ce qui me touche et m’inspire, ce que je ne comprends pas. Peut-être que je veux exprimer un doute, une douleur… Et un peu d’humour, et sombre. Mais surtout, dans mon travail, il y a une volonté de partager ce qui ne peut l’être. Montrer ce qui s’est passé dans l’âme, le corps, rencontrer et aimer le cœur de certains lecteurs… C’est tout !

Pourquoi avez-vous choisi un format plus petit ?

C’était un faux choix, mais c’était voulu. Arnaud Bizalion, l’éditeur, m’a offert ce modèle, car il fait partie de sa collection En lisant. Si j’hésite au début, alors laissez-moi partir.

Cela demande des efforts pour s’approcher, observer et se laisser capturer. C’est un effet “sombre” qui fonctionne de loin. De plus, j’aime le côté simple des choses.

Quels sujets recherchez-vous, à travers cet examen photo ?

Entre les lignes, il y a quelque chose qui m’a toujours passionné : la question du langage, de la traduction. C’est une petite chanson sur les conseils. Le rapport à la soi-disant vérité est, en d’autres termes, une histoire comme une autre. “La vraie île”, comme je l’appelle.

Il y a une tentative de voyage vers un autre monde et un autre. Mais nous vivons dans les limbes. Ce livre montre un manque, un manque, une incapacité à participer à la vie, tout en ne partant pas pour être un sujet, en montrant directement ce manque.

Sans oublier ! Ce que je vois me dit : “Regarde-moi, tu as oublié quelque chose d’important et tu ne sais pas ce que c’est”.


© Benoit Méjean


Des pouvoirs qui vous marquent ?

Je n’ai que des pouvoirs. Des histoires et des chansons – vous comprenez – des rencontres, des idées… Je réagis toujours aux choses qui m’entourent. Les graphismes, en revanche, sont venus après coup. Je l’ai laissé sans contrôle. Je connecte, je fais semblant sans savoir, parfois je devine, je réponds. Mais les documents sur les photographes sont pour moi les plus intéressants : Arnaud Claass et Gilles Mora chez Walker Evans sont les premiers noms qui me viennent à l’esprit.

Un dernier mot, en guise de conclusion ?

Aucun rapport… Mais ce livre peut s’appeler Il n’y a pas de preuvecar c’est un rapport de police écrit avec une certaine police… Et surtout pour le premier mot que Romain Gary a écrit dans sa lettre d’amour avant de se suicider. “Aucun rapport avec Jean Seberg. Les passionnés de cœur sont invités à chercher ailleurs”.

Ce livre n’a rien à voir avec ma sœur, car le sujet est ailleurs, c’est vrai. La mort de ma sœur n’a pas pu diminuer ma relation avec elle. Mais en même temps, il est très proche de lui, car sans lui, et j’ose dire sans son sacrifice, ce désir n’aurait pas eu lieu. Cet équilibre ne parle pas de son équilibre.


© Benoit Méjean


© Benoit Méjean

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